Publié le 13 mars 2022 | par Louis DAUBIN

Stéphane Crasnier : « La nuance guide notre proposition »
Alphabet a connu en 2021 une année record avec 33 000 commandes. C’est l’occasion de rencontrer Stéphane Crasnier, le président-directeur général de la filiale française du loueur pour faire un point sur le marché qui n’est pas aussi électrique que l’on pourrait le penser.

KMS : Quel bilan tirez-vous de cette année 2021 ?

Stéphane Crasnier : Pour Alphabet, elle a été excellente. Avec 33 000 commandes, nous avons en effet battu notre record qui était jusqu’à présent de 30 000 commandes. Ce record s’est fait en gagnant des parts de marché. Nous avons également fait évoluer notre portefeuille clients. En 2018, les Grands Comptes représentaient 55 % ; en 2021, notre clientèle était beaucoup plus équilibrée avec un tiers Grands Comptes, un tiers PME et un tiers TPE. Nous avons également modifié au sein de l’entreprise le mode de gouvernance avec une approche beaucoup plus horizontale dans le but de mettre en avant les compétences des collaborateurs.

KMS : Alors que les ventes du diesel ne cessent de baisser, quelle est aujourd’hui sa part dans votre portefeuille ?

S. C. : Cela va peut-être vous surprendre, mais les motorisations diesel représentent encore 45 % de nos commandes. La raison ? Nous avons une approche très pragmatique qui repose sur l’écoute du client. Nous constatons en effet que la demande sur le diesel reste toujours forte. Sans caricaturer, n’oublions pas que le discours ambiant qui n’est pas en faveur du diesel est vu par le prisme des grandes métropoles. Dans une large partie de la France, le diesel est encore, non seulement plébiscité, mais surtout adapté aux usages de nos clients. Je pense notamment aux gros rouleurs qui n’ont pas d’autres solutions que cette énergie.

KMS : A contrario, l’hybride rechargeable connait une croissance exponentielle de ses ventes…

S. C. : Effectivement. Mais l’hybride rechargeable est avant tout une solution fiscale et n’est économiquement valable que dans un cadre bien précis. C’est pourquoi nous insistons sur la formation des collaborateurs afin qu’ils puissent tirer tous les avantages de cette technologie. Nous travaillons également avec les entreprises dans le but de mettre en place un droit à la prise. Sans une étude des besoins, sans une formation à l’utilisation spécifique d’un hybride rechargeable et sans un droit à la prise, cette technologie n’est pas toujours recommandable. Notre rôle, en tant que loueur, est de proposer une gamme la plus large possible afin de répondre à tous les besoins après les avoir analysés, sans pour autant être dogmatique.


KMS : Quelles est votre position sur la voiture électrique ?

S. C. : Contrairement à certains de nos concurrents, vous ne nous entendrez jamais communiquer sur nos ambitions concernant le mix électrique. Encore une fois, nous estimons que notre travail est de proposer le véhicule le mieux adapté aux besoins des collaborateurs. La nuance guide notre proposition. Le véhicule utilitaire, qui représente 20 % de notre portefeuille, est un très bon exemple. Mettons en avant l’utilitaire électrique lorsque c’est nécessaire, comme la livraison du dernier kilomètre, et continuons à investir dans les moteurs thermiques pour les autres usages. L’électrique fait partie des solutions, mais elle n’est pas la seule. Nous regardons d’un œil bienveillant ce que font certains constructeurs avec l’E85 qui est pour nous une solution de transition parfaite entre le diesel et l’électrique pour les TPE par exemple.

KMS : Vous parlez de nuance, une approche pas toujours prise en compte dans le discours actuel…

S. C. : L’offre automobile est dictée par trois critères. Le premier est réglementaire. C’est l’État, via la fiscalité et la réglementation, qui oriente le marché. Malheureusement, la fiscalité étant très volatile, le discours peut être brouillé. Les pouvoirs publics devraient avoir en tête que la fiscalité doit être dosée avec parcimonie. Si elle est trop importante sur un type de technologie qui reste encore plébiscitée par les utilisateurs, les entreprises vont sortir des car policieset laisseront le choix à leurs collaborateurs de s’orienter vers d’autres moyens de mobilité. Ces derniers pourraient dès lors se tourner, pour des questions économiques, vers des véhicules plus anciens. À terme, cela pourrait alors faire l’effet contraire voulu, avec pourquoi pas, une augmentation des émissions de CO2. Le second repose sur la réaction des constructeurs automobiles. N’oublions pas que c’est une industrie lourde avec des investissements importants qui courent sur plusieurs années. Ils doivent concilier la réglementation, les attentes des clients et la rentabilité de leurs activités. Enfin, le consommateur, en l’occurrence ici, le monde des entreprises. Ces dernières sont de mieux en mieux informées et nous observons une réelle appétence pour mieux consommer qui va parfois au-delà des simples questions de fiscalité. 

KMS : D’un point de vue du loueur, le véhicule électrique n’est-il pas synonyme d’une réduction des services ? Nous pensons notamment à l’entretien…

S. C. : Contrairement à une idée reçue, le contrat d’entretien sur une voiture électrique est indispensable. Car aussi électrique soit elle, cela reste une voiture, avec des pièces d’usure, comme les pneus ou les freins, même si ces dernier sont moins sollicités. Il y a aussi les organes de sécurité et de confort, comme les filtres d’habitacle à contrôler et à changer. Néanmoins, il est vrai qu’il est nécessaire de repenser les services d’entretien en fonction des spécificités de l’électrique.

KMS : Alors que le télétravail fait foi dans de nombreuses entreprises, que la pandémie a profondément fait évoluer les habitudes de travail et de déplacements, observez-vous des changements dans les lois de roulage ?

S. C. : Cela dépend du type d’entreprises. Pour les grands comptes, contre toute attente, nous n’avons observé aucune modification dans les lois de roulage. Pour les PME, nous avons noté une réduction de 250 km/mois et de 150 km/mois pour les TPE. Mais j’attire votre attention sur le fait qu’il s’agit ici de moyennes ; nous constatons en effet de grandes disparités selon la taille et la nature de l’activité de l’entreprise.

KMS : Vous avez travaillé longtemps en Chine. Quelle est votre analyse sur les marques chinoises qui arrivent en Europe ?

S. C. : En tant loueur, nous n’avons pas d’idée reçue sur les marques. Nos critères de sélection reposent sur des thématiques très précises. En l’occurrence, pour les nouveaux entrants, qu’ils soient aujourd’hui chinois, demain vietnamien ou américain, nous analysons leurs produits et surtout nous regardons leurs perspectives à long terme sur le marché français. Seront-ils là encore dans trois ans, cinq ans ? Notre rôle consiste entre autres à proposer des produits qui affichent le meilleur TCO possible. Aux entreprises en fonction de leur sensibilité, de leur politique RH de proposer ou non ces nouvelles marques.

KMS : Proposez-vous des solutions de mobilités alternatives à l’automobile ?

S. C. : Nous avons essayé l’autopartage, le vélo électrique, la trottinette, mais indéniablement, ce n’est pas notre métier. Pour autant, nous proposons ce type d’offre dans notre portefeuille mais nous appuyons sur des partenaires spécialisés. En revanche, nous allons développer des offres liées aux cartes de mobilité et nous allons poursuivre la digitalisation de nos services.

KMS : Qu’en est-il de la location sur le VO ?

S. C. : Ce n’est pas actuellement un service que nous proposons mais nous développons la location moyenne durée, sur un à douze mois, qui fonctionne très bien. Pour autant, la location de VO est une activité rentable, même si aujourd’hui, avec la pénurie de produits sur le marché, il reste très intéressant de commercialiser ses retours. Mais d’une manière générale, je pense que les contrats vont évoluer et que nous allons vers des contrats multicycles, notamment avec les véhicules électriques. Nous estimons par exemple que tous les clients n’ont pas besoin de véhicules qui affichent des autonomies importantes. Le VO pourrait alors être une réponse adaptée à leur usage.

KMS : Quels conseils donneriez-vous à nos lecteurs ?

S. C. : Arrêtons les discours clivants !  Soyons dans la nuance et écoutons-nous. 

Propos recueillis par Louis Daubin et Quentin Ricard

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